Après la crise, quels enjeux pour le secteur des transports ?

Les transports organisent depuis plusieurs semaines leur reprise d’activité, prévue le 11 mai, dans un contexte sanitaire incertain. Tour d’horizon d’un secteur qui va devoir conjuguer les enjeux d’hier et d’aujourd’hui, pour le monde de demain.

Depuis le mardi 17 mars, date de début du confinement, le secteur des transports subit les crises économique et sanitaire de plein fouet. L’essence même du confinement incite la population à limiter ses déplacements, et donc le recours aux divers moyens de transport. En se basant sur les données de géolocalisation de ses utilisateurs, Google a estimé que la fréquentation des transports en commun avait chuté d’environ 87% en France.

 

Une question épineuse

 

Plus qu’ailleurs, le déconfinement représente un défi important pour le secteur des transports. Le 28 avril, le Premier Ministre Edouard Philippe l’avouait « Les décisions relatives aux transports sont particulièrement ardues », en expliquant notamment qu’ils représentent de surcroît « un dispositif clé pour la reprise économique ». Pour le gouvernement, et pour beaucoup de français, les transports en commun pourraient être la cause d’un rebond de la courbe épidémique. Les municipalités et les régies de transports travaillent déjà depuis plusieurs semaines sur un protocole de reprise d’activité. Les autorités ont annoncé rendre obligatoire le port du masque, sous peine d’une amende de 135 euros, et ont appelé les français à continuer de respecter les règles de distanciation sociale, en gardant un mètre de distance avec les autres. À cela s’ajoute une incitation au télétravail et à l’étalement des horaires pour les entreprises avec l’objectif d’empêcher la saturation des réseaux.

La course aux protocoles d’hygiène

À Lyon, la présidente du Sytral Fouziya Bouzerda, interrogée par Le Progrès, annonce le port obligatoire du masque, un plan de distanciation sociale, un nettoyage renforcé ainsi que des mesures pour protéger les salariés, avec l’installation de vitres en plexiglas pour garantir la sécurité des conducteurs de bus. À Toulouse, Jean-Michel Lattes, a annoncé au micro d’RTL vouloir mettre en place « à la fois des mesures sanitaires de protection et à la fois un débit [ndlr : débit limité de passagers], qui permette de maintenir les gestes barrières ». Une reprise qui s’annonce sous tension.

Les modes de transport internationaux galvanisent eux aussi l’attention. Principaux vecteurs de propagation de l’épidémie à l’échelle régionale et internationale, les gares et les aéroports vont devoir mettre en place des protocoles exigeants et même avoir recours à des technologies innovantes pour garantir la sécurité des usagers et des salariés. Au journal La Croix, le PDG de la SNCF, Jean-Pierre Farandou, a annoncé la création d’une cellule de haut niveau” en interne pour suivre l’évolution de la situation, ainsi que des mesures de prévention. À Marseille, les responsables de l’aéroport Marseille-Provence ont évoqué au journal 20 Minutes le développement de technologies “sans contact” et l’installation de nouveaux matériaux “car certains virus restent moins longtemps sur certaines surfaces”. De surcroît, cet enjeu sanitaire s’inscrit dans le contexte d’un secteur des transports en pleine transformation, sous l’impulsion d’impératifs écologiques et du progrès technique toujours plus fulgurant.

Enjeux d’hier, enjeux d’aujourd’hui

 

Depuis quelques années, la mobilité est devenue un enjeu hautement stratégique pour l’écologie. Tous les modes de transports « d’hier » ont eu droit à leur lot de critiques. La voiture, trop polluante, trop bruyante, trop encombrante, devient la tête de turc des grandes villes, qui élaborent à tour de rôle des stratégies pour les éradiquer de leur rues. L’avion, lui aussi, a été ardemment critiqué pour sa voracité énergétique, que l’ICCT (International Council on Clear Transportation) a estimé à 918 millions de tonnes de CO² rejetées dans l’atmosphère en 2018. Au-delà des critiques, les institutions, à toutes les échelles, ont reconnues l’importance d’une transition énergétique dans le secteur des transports. En Europe, la « Campagne des villes européennes durables », débutée en 1994 à l’initiative de la Commission Européenne, s’est donnée pour objectif de constituer un large réseau de villes engagées pour le développement durable. En 2006, elles étaient près de 2500 villes à avoir rejoint le programme. En France, Elisabeth Borne, Ministre de la transition écologique et solidaire, a annoncé le 7 juillet 2019 l’entrée en vigueur d’une écotaxe sur les billets d’avions, qui devrait rapporter 182 millions d’euros dès 2020, argent qui sera consacré à la construction d’infrastructures de transports plus respectueuses de l’environnement.

À l’écologie, s’ajoutent des questions sociales dans le monde des transports. Systra, un groupe international d’ingénierie et de conseil dans le domaine de la mobilité, présent notamment sur les transports urbains et les transports ferroviaires, détenu par la SNCF, la RATP et plusieurs banques, a publié en 2018 son Livre blanc sur l’automatisation.  On y apprend que, nos attentes grandissantes vis-à-vis des transports, en termes de fiabilité horaire et de rapidité, additionnées à des écosystèmes urbains toujours plus diversifiés, sont autant d’enjeux auxquels seule l’automatisation peut répondre. Freinage d’urgence, conduite programmée, sont quelques-uns des atouts que le Systra met en avant pour répondre aux problématiques que rencontrent les grandes villes. Ainsi, la diversification des moyens de mobilité dans les villes participe, indirectement, au remplacement progressif de l’homme par la machine. Avec la crise sanitaire, cet élan à l’automatisation pourrait prendre une tournure plus radicale encore.

Maîtriser l’immaîtrisable

On comprend alors que les enjeux sont multiples pour la mobilité de demain. Depuis début avril, le gouvernement a annoncé le chantier d’une application mobile de distanciation sociale pour lutter contre la pandémie, StopCovid.  À Cannes, la municipalité a fait appel à une start-up pour le déploiement d’un système de caméra surveillance afin de repérer les individus qui ne respectent pas les règles sanitaires, nous rapporte SciencePost. La surveillance des individus, sujet sensible en France, s’impose alors pour maximiser les chances de disparition du virus. Les transports en commun, principaux lieux de « brassage », sont les premiers lieux sujets au développement des dispositifs de surveillance. Encore loin des techniques extrêmes mises au point en Chine, à l’instar des caméras thermiques, nous devrions rester conscients que leurs méthodes pourraient s’exporter en France. Déjà en projet, selon Augustin de Romanet, PDG de Paris Aéroport (ADP), « Nous devrons assurer que nos aéroports sont propres […] et équipés de caméras thermiques », explique-t-il au magazine Challenges. Après tout, la stratégie de confinement nous vient tout droit de Chine. Patrice Bourdelais, historien de la santé publique, le constate dans les colonnes de Sciences & Vie, « C’est la Chine, et son modèle autoritaire, qui en est à l’origine, avec sa décision de confiner la région du Hubei en janvier […] Puis tous les autres pays les ont imités…C’est très étonnant ».

 

Chacun dans sa bulle…Ou à bicyclette ? 

 

Pourrions-nous assister à un retour en force de la voiture ? Olivier Klein, chercheur à l’Université de Lyon, interrogé par Le Figaro, le souligne : « « A priori en France […], les gens vont être beaucoup plus réticents à monter dans les transports en commun ou à covoiturer ». Pour Xavier Horent, délégué général du CNPA, le Conseil National des Professions Automobiles, « Même si, compte tenu des circonstances, il est difficile de s’en réjouir, c’est une opportunité pour les métiers de l’automobile ». La voiture, ennemie des écologistes, pourrait disparaître avec beaucoup plus de difficultés que prévu. Voir la voiture disparaître était par ailleurs un objectif déjà difficilement réalisable, car elle demeure, inexorablement, le moyen de transport préféré des français pour aller travailler. En atteste une enquête menée par Randstad en 2019, qui révèle que 63% des enquêtés privilégient la voiture. Même son de cloche pour OpinionWay et Athlon, qui révèlent que la voiture, qu’elle soit de fonction ou personnelle, est loin devant les transports en commun pour les déplacements professionnels.

D’aucuns prédisent au contraire une accélération des aménagements urbains destinés à développer le vélo, puisqu’il s’agit également d’un moyen de transport individuel qui répond aux exigences sanitaires de distanciation sociale. Plusieurs initiatives en ce sens, à gauche comme à droite, ont d’ores et déjà émergé. En Ile-De-France, la présidente de région Valérie Pécresse a annoncé l’investissement de 300 Millions d’euros dans un “RER Vélo”, pour diversifier, développer et sécuriser l’offre existante en termes de pistes cyclables. Dès le mois de mai, une partie des 650 kilomètres imaginés sera disponible. A Lyon, les candidats Grégory Doucet (EELV) et Sandrine Runel (PS-PCF) demandaient déjà un tel aménagement pendant la campagne du premier tour des élections municipales et appellent à un “plan vélo ambitieux” pour l’après-confinement. Alors développement de la voiture ou du vélo à partir du 11 mai ? La réponse sera régionalisée, et façonnera les transports de demain. 

Le phoenix renaîtra de ses cendres… En vert ?

Le secteur aérien pourrait connaître, finalement, une mutation structurelle conséquente. La montée en puissance des compagnies low cost et la fragilisation des compagnies historiques en œuvre depuis vingt ans, pourrait s’accroître selon Fondapol. Mais, « il y a une opportunité unique pour les compagnies historiques » qui ont un modèle économique bien différent des compagnies low cost, qui misent tout sur les vols moyen-courrier. Il s’agira alors de mobiliser tout le génie managérial du secteur pour survivre à une crise qui va affaiblir le secteur aérien pendant plusieurs années. En France, Bruno Le Maire a d’ores et déjà annoncé la suppression des lignes intérieures d’Air France, le lundi 4 mai sur France Inter. Selon lui, la crise et l’aide apportée à la compagnie sont l’occasion pour faire d’Air France « la compagnie la plus respectueuse de l’environnement et de la planète », que la France détient pour rappel à près de 14%. L’Etat français a également annoncé une aide économique de 7 milliards d’euros, qui répond à un besoin immédiat de liquidités face à l’arrêt quasi-complet de l’activité, pour éviter une faillite. Malheureusement, toutes les compagnies aériennes n’auront pas cette chance et une prédiction précise sur l’avenir du transport aérien demeure impossible… Une seule certitude, les changements seront majeurs. 

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